Toutes les informations concordaient. L'île était là où il s'attendait à la trouver : une bâtisse trônait au sommet du piton rocheux. Les rayons de la lune projetaient leur froideur sur une toiture parfaite, pas une tuile ne manquait, pas de mousse sur les murs. La maison était entretenue. Quelqu'un vivait ici. Peut-être que cet informateur n'avait pas menti après tout. Oui, tout était parfait et il aurait dû se douter qu'il y avait naga sous roche…
Il amena la barque dans l'ombre du piton. Le bruit des vagues sur les galets couvrait largement le clapotis de l'eau contre l'embarcation. La maison n'était pas protégée, lui avait-on dit, un vieil excentrique s'y était retiré, des siècles plus tôt.
- Jamais trop prudent ! marmonna-t-il en mettant ses deux dagues aux côtés.
Il se frotta l'avant-bras pour faire passer la douleur. Les murlocs près de l'embarcadère ne lui avait pas fait la vie facile. Mais il avait réussi à embarquer et c'était tout ce qui comptait. On lui avait indiqué un point plein ouest et c'était dans cette direction qu'il avait navigué pendant presque trois heures. Et puis il l'avait vu, ce bout de rocher au milieu d'une mer d'huile.
Il ouvrit son sac et en sortit un peu de pain. Il releva la tête et, tout en mangeant, observa longuement la paroi abrupte qu'il allait devoir escalader. L'ascension promettait d'être difficile mais le jeu en valait la chandelle.
- Cet homme est très riche à ce qu'il parait. Lui avait susurré son interlocuteur dans l'auberge.
On dit qu'il possède des objets qui datent de l'exil.- Il les garde sûrement dans un coffre ! Avait-il rétorqué.
Il serait fou de les laisser sans protection.
- Oh non, mon ami, non… L'homme est tourné vers les cieux. Une sorte de prêtre à ce qu'il parait. Si tu es habile, tu pourras peut-être même les lui prendre sous son nez sans qu'il ne sorte de sa méditation.Il crut mourir mille morts à s'arracher les mains sur les angles tranchant pour ne pas chuter mais il était finalement parvenu au sommet. Un bruit harmonieux troubla le silence : une longue plainte mélodieuse et triste. Sans doute l'oeuvre de quelque animal marin. Il frissonna. On eut dit que l'animal était en deuil. Il secoua la tête pour chasser le funeste pressentiment.
La maison semblait endormie. Aucune chandelle ne se mourrait derrière les volets. Il s'approcha et constata que les fondations étaient plus anciennes. Quelques colonnes émergeaient des murs extérieurs. On avait sûrement construit la maison par dessus les ruines d'une sorte d'ancien temple.
Il sortit son matériel de crochetage et fit le tour de la maison, une ombre parmi les ombres.
La serrure céda sans résistance et il pénétra dans un petit vestibule sans meuble. Une ouverture en face de lui permettait d'accéder au reste de la maison. Le rideau bleuté qui en délimitait le seuil ondula sous l'effet d'un courant d'air. Il ferma les yeux.
- Tu vois, avait dit l'informateur en pointant du doigt sur le vieux plan bruni,
Après le vestibule, sur ta droite, tu verras un escalier. Monte et… L'autre avait retourné le parchemin, découvrant le plan du premier étage…
Ici, tu trouveras la pièce où il travaille. C'est là qu'il garde ses objets les plus précieux, j'en suis certain !Il monta l'escalier prudemment, une main sur le mur, l'autre sur sa garde. Marche après marche, il restait aux aguets, attentif au moindre bruit suspect. Arrivé au premier étage, sa propre respiration lui était devenue insupportable et ses tempes vibraient au rythme de son coeur. Sans demander son reste, il passa au travers du rideau sur sa gauche.
Un bruit de silex qu'on frappe l'un contre l'autre, une lueur qui naît. Le voleur dégaina sa dague pour rester sur place, stupéfait.
La pièce était modeste. De vieux livres couvraient les murs. Les symboles sur les tranches lui auraient été inconnus s'il s'était donné la peine de les regarder, mais ses yeux restaient rivés sur la personne derrière la table de travail. Celui qui avait allumé la chandelle releva le regard sur le voleur et lui sourit.
- Il t'en a fallu du temps pour venir. J'en étais arrivé à croire que tu ne m'avais pas cru ! L'informateur ! C'était lui : l'elfe qui lui avait indiqué l'endroit, se trouvait là, juste en face de lui, un sourire moqueur sur les lèvres.
- C'est un piège ! Hurla le voleur,
Tu travailles pour la milice, c'est ça ?- Non, mon jeune ami, ça n'est pas cela, répondit l'autre en se levant pour contourner la table.
- Ne bouge pas ! Le prévint le voleur.
- Pourquoi ? Tu me tuerais sinon ? Rétorqua l'autre en continuant d'avancer.
- Je...
- Garde ta salive, petit. Je vais t'épargner toute angoisse quand à l'issue du combat. Tu vas me tuer ce soir !Le voleur recula, sa lame toujours pointée en direction du fou qui l'avait mené jusque chez lui.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? Je ne vais tuer personne !L'autre soupira, semblant peser la phrase qu'il allait prononcer.
- Ai-je dit que tu aurais le choix ?
- Mais qui es-tu donc ?
- Je suis Huor le Sage, fils de Kerash l'Audacieux, chevalier de la garde de Kael'Thas.L'information ne parvint pas jusqu'à l'esprit du voleur. La chose était trop incongrue. Huor le Sage était une légende, une sorte de mythe, un des rares elfes de sang à être revenu de l'Outre Terre, disait-on. Mais la plupart des habitants de Lune d'Argent n’accordaient aucun crédit à son existence. N'importe qui aurait été terrifié à l'idée de se trouver en face d'un tel être. Tout ce que le voleur parvenait à ressentir était un étrange mélange de colère et de résignation.
- Et alors, en quoi est-ce que ça me regarde.
- On m'a confié une mission et je vais échouer.
- EN QUOI EST-CE QUE CA ME REGARDE ?!?
- Tu vas terminer cette mission.
- Q... Quoi ?Le voleur chancela et Huor le Sage le rattrapa par le poignet. Le vieux chevalier amena son autre main derrière l'épaule de l'homme qu'il avait piégé et se pencha sur lui.
- Je suis désolé, petit. C'est ce qui doit être… Pour le bien de notre peuple. Tu dois le trouver et l'amener jusqu'à lui !
- Amener quoi ? A qui ? Gémit le voleur.
- A Illidan pauvre fou !Dans un geste d'une rare violence, Huor le Sage ramena le poignet du jeune elfe sur lui. Aussitôt, ses mains lâchèrent prise et le grand chevalier tituba, faisant deux pas en arrière. La dague du voleur était fichée en plein dans son coeur.
Huor le Sage eût un sourire triste, puis son visage se figea. Ses genoux heurtèrent le sol avec violence et il s'affala face contre terre, mort.
Le lendemain, Aldàrion rejoint son ami de d’enfance, l'une de ses rares personnes en qui il sût avoir confiance...
- Mazette, ça n'est pas n'importe qui que tu as occis !La tête du voleur oscillait de gauche à droite. Il l'a releva vers son interlocuteur à grande peine.
- Je… je vais être maudit sur dix générations, p… pour sss… cela !
- Mais non, mais non, tiens, prend donc un autre verre.D'un geste nonchalant, Valandïl versa une bonne rasade d'un liquide étrangement noirâtre dans le verre du voleur. Les yeux du mage ne quittaient pas l'énorme manuscrit poussiéreux devant lui.
- Huor le Sage, fils de Kerash l'Audacieux, chevalier de la garde de Kael'Thas avant que celui-ci ne lui donne congé pour bons et loyaux services. Valandïl laissa échapper un gloussement.
Oui, un doux euphémisme pour dire virer.- Je… Je crois qu'il… Qu'il fffaut que j'arrête d'boire, dit le voleur avant de se lever à grand peine.
Je… Je vais aller… Me rendre.Le livre se referma dans un bruit sec.
- Tu vas arrêter avec ça, c'est lassant ! Eructa Valandïl.
Tu n'as que ça à la bouche depuis que je t'ai ramassé dans la boue, devant cette taverne. Tu ne vas pas oser me dire que c'est le premier mort que tu vois !- Non, b... bien sûr.
- Et tu ne l'as pas vraiment tué en fait.
- Ben... n... non.
- Alors le problème est réglé !Valandïl rouvrit le livre, un sourire étrange barrant son visage. Ses yeux se brouillèrent tout en remplissant à nouveau les verres.
- Tu dois apporter quelque chose à Illidan, le grand mage Illidan… Marmonna-t-il.
- Je... je ne veux pas.
- Ah ! Cesse donc de te plaindre, plébéien ! Tu devrais être heureux au contraire. Imagine l'immense récompense qu'Illidan te donnera une fois ce service rendu.
- M... Mais c'est un démon, un être malfaisant.
- Tu te piques de juger les choix de Kael'Thas, toi, le ruffian ?Un lourd silence s'installa. Valandïl se leva et fit quelque pas dans sa chambre.
- Tu y mets une n... notion d'honneur... pour me tromper. Ta langue est fourchue ! Le mage lâcha le voleur dans son dos.
- Si tel était le cas, je pense que j'aurai encore plus de succès auprès de ces demoiselles de la cour ! répondit aussitôt Valandïl sur un ton gouailleur.
Ils se regardèrent droit dans les yeux un long moment. Valandïl lâcha un soupir.
- Aller en Outre Terre ne pose pas de problème en soi. Même les yeux fermés je pourrai t'y amener.
- Tu... tu ne serais pas en train de te vanter ?
- Ne met pas ma parole en doute où je pourrai bien en concevoir de l'humeur.
- Et... et puis m... Même, il faut trouver cet objet qu'il faut lui amener. Le voleur haussa des épaules. M... Même si toute cette histoire est pure folie.Valandïl posa ses mains à plat sur le bureau et se pencha sur son interlocuteur.
- L'objet j'en fais mon affaire. Je suis très intelligent et je trouverai bien ce qu'un chevalier tout crotté a voulu caché. Mais en fait... il fit un grand geste théâtral avant de s'asseoir... à deux cela risque d'être dangereux tout de même. Ce serait dommage de mourir avant d'avoir pu rencontrer l'elfe qui a absorbé l'énergie d'un démon.Une lueur étrange illumina soudain les yeux du jeune mage.
- P... personne ne suivra un roublard comme moi, et... et un apprenti mage comme toi.
- Je ne suis pas un apprenti ! Je suis un incompris tout au plus ! Et j'ai de l'influence figure-toi ! Même si j'avoue qu'elle porte plus facilement sur les belles demoiselles.Le silence s'installa à nouveau entre eux.
- D... Dommage que ce Huor soit mort. C'est ssssûr, lui il aurait pu convaincre des gens.Valandïl se leva brusquement.
- C'est ça ! C'est ça ! C'est Huor le Sage qui doit trouver des gens pour l'aider ! Bien sûr !
- Euh... t... tu n'as pas en... entendu quand je t'ai dis qu'il était mort ?
- Et qui le sait à part toi et moi ?!? Le voleur resta coi.
Exactement, personne, continua Valandïl.
Et, à ma connaissance, il n'y a qu'une gravure le représentant ce sage suicidaire.- J... je ne comprends pas.
- Ca ne m'étonne pas, j'ai moi-même du mal à appréhender mon propre génie parfois.
- Explique !Les yeux de Valandïl se plissèrent.
- Tu vas te faire passer pour Huor.
- Quoi !?!
- Tu vas te faire passer pour Huor, c'est facile, il n'y a qu'une gravure de lui et elle est dans un livre d'héraldique dans la bibliothèque de mon maître.
- C... Comment est-ce que tu sais ça ?
- Il y a peu de choses que je ne sache pas. Elle ne sera pas difficile à falsifier pour qu'elle te ressemble. Problème réglé !
- M... Mais je ne pourrai jamais passer pour un Chevalier du Sang.
- Bah, mon expérience me laisse à penser que les gens voient ce qu'ils veulent bien voir.Valandïl amena son visage juste devant celui du faux Huor.
- Tu vas te faire connaître publiquement. Tu vas dire que tu veux constituer un groupe d'élite, "les Chevaliers d'Illidan" ou quelque chose du genre, pour aller rejoindre Kael'Thas et servir Illidan notre sauveur. Inutile de parler d'un artefact ou de quoi que se soit d'autre.- C... c'est n'importe quoi, bredouilla le voleur.
- Exactement. Et cela va attirer qui ? Les fous furieux, les criminels en fuite, les paumés ou les fanatiques. Bref, des gens qui ne poseront pas de question et qui seront facilement dispensables.Les yeux ronds de l'homme qui s'appellerait bientôt Huor le Sage, fils de Kerash l'Audacieux, chevalier de la garde de Kael'Thas, ne se détachait plus du mage. Ce dernier pris une liasse de parchemin, une plume et de l'encre.
- Allez ! Au travail, nous avons une annonce publique à faire !Remerciements à Julian (Furyo), Alexis (Valandïl) & Aurélie (Suprême) redacteurs de ce BG.